(en) Roue Libre (nouvelle)

La roue tourne dans le vide, quelques tours encore, avant de s’arrêter. Plusieurs rayons sont tordus, le garde-boue est courbé vers le haut, comme une piste de saut à ski. Le verre de la lampe avant est brisé en mille reflets de pluie sur l’asphalte. Elle continue à éclairer mon visage, quelques instants encore, puis la dynamo s’arrête. La scène se floute, une portière claque, mes yeux tentent un dernier regard : des bottes et un long ciré, puis se ferment.

*
« Grand-mère, je m’ennuie.
Vas jouer dehors, il fait beau.
Mais, il n’y a rien dehors !
Comment ça rien ? Tu as tout le jardin pour toi, les arbres, les talus, les buissons, les rochers, les fleurs. Non, pas les fleurs. Cela ne te suffit pas ?
Mais je connais déjà tout le jardin. »
Grand-mère regarde son petit fils qui, du haut de ses douze ans, ne se laisse pas duper facilement. Elle pose son fouet plein de pâte à gâteau dans le plat. S’essuie la main sur son tablier, fait mine de chercher quelque chose dans sa grande poche de kangourou, puis avec un éclair vif dans le regard et un sourire complice, dit :
« Attend, j’ai une idée pour toi. Tu connais la cabane derrière la maison il me semble, non ? Il doit rester deux ou trois bicyclettes qui datent de tes parents. Avec un peu de nettoyage et de rafistolage, tu devrais pouvoir en faire rouler une.
Mais… on dit un vélo grand-mère ! »
Le garçon file déjà, tenant dans sa main son sésame. Il trébuche sur une motte de terre meuble, se relève, essuie avec sa main son jean, et repart en slalomant au milieu des arbustes.
Arrivant devant la porte, un sourire de satisfaction s’esquisse sur son visage : il tient dans sa main l’accès à la remise interdite, la clé du paradis. Il l’introduit dans la serrure, fait jouer le pêne dans un sens puis dans l’autre. Les ressors se débloquent et ouvrent l’atelier poussiéreux et obscur à la lumière du jour.

À gauche, sur un long établi fait d’une seule planche de bois, des objets semblent se reposer sous leur couverture de poussière. À côté d’un grille-pain faisant mine d’avaler une paire de gants, une boite pleine de bouchons de liège est entrouverte. Sur des grandes feuilles de papier jauni, des schémas compliqués sont dessinés au critérium, avec des flèches, des chiffres, des annotations. Quelques rondelles de liège, correspondant à la figure 7b, sont découpées et attendent là d’être assemblées.
Sur des étagères en face, des pots en verre remplis de vis, de clous ; des rangées de boites, dont le contenu est inscrit à la main sur une étiquette ; de la ficelle, des pinceaux et de la peinture de chaque couleur.
Entre les deux, un mur entier où chaque outil : croc, tournevis, pioche, lime, faucille, trouve sa place. Il règne dans cet endroit une atmosphère de bazar ordonné, où une chatte retrouverait ses petits, puisqu’elle les y a laissés en un endroit précis.

Enfin au fond, les uns sur les autres contre le mur, trois vélos. Le premier est un tout petit vélo qui pourrait porter des roulettes, rouge sûrement à l’origine. On distingue encore malgré l’usure l’inscription en jaune : « Superstar ». Derrière celui-ci, un second au cadre rabaissé, typique d’un modèle féminin. On reconnaît la large selle, dont les suspensions ne jouent plus très bien à l’accordéon, et un guidon courbé vers l’arrière. Le dernier ne paie pas de mine : d’un bleu gris indiscernable, il est un peu trop grand pour le garçon. Les pneus sont dégonflés à l’avant et à l’arrière, l’un d’eux a sûrement la chambre à air crevée ; les freins sur le guidon sont tordus.
Tout en dessous, derrière une planche de bois et sous une épaisse couche de poussière, deux roulettes montées sur des tiges en métal, qui portent les chocs de nombreuses premières fois.
Découragé, le garçon soupire et se prépare à ressortir. Un regard obstiné en arrière et cette envie sort de son esprit. Il soulève les deux premiers vélos et les pose sur le sol de terre battue. S’agenouillant, il regarde l’antique bicyclette. Il passe sa main sur le cadre, qui semble en bon état. Pas un rayon ne manque sur les jantes, les pignons du dérailleur sont à peine rouillés, la base de la selle n’est pas abîmée, et surprise, la sonnette sonne.

Fouillant sur les étagères, le garçon trouve le nécessaire pour réparer son vélo. Ayant vu son grand-père, il reproduit les gestes : les clefs pour démonter la chambre à air, la bassine d’eau pour les crevaisons, les rustines et la colle à caoutchouc, le tournevis et la pince pour les freins, la graisse pour la chaîne.
Sous le soleil de fin d’après-midi, un chiffon rouge à la main, il frotte, essuie, et lustre jusqu’à ce que la poussière marron fasse disparaître la couleur du tissu, et que celle du métal apparaisse. Le vélo adossé au le mur, il s’assoie et regarde son œuvre. Un brin d’air passe dans ses cheveux et dessine un sourire sur son visage.

« A table ! »

Après une nuit passée à rêver de promenade en vélo dans les landes, il est debout à la première heure de soleil. À peine le temps de manger ses céréales, il attrape un pull et sort en courant.

La rosée est encore sur chaque brin d’herbe, me voilà parti sur les routes. Filant à mille à l’heure, du moins en avais-je l’impression, le vent forme des myriades de larmes dans mes yeux, me gèle les mains, et fait gonfler mon sweat comme une baudruche.
Les paysages défilent de chaque côté, la route file sous ma roue avant. Le phare au loin ne semble qu’à un jet de pierre.
Chantant à tue tête, je réveille la campagne, les vaches me regardent passer comme un train. ‘’She’s got a ticket to ride, she’s got a ticket to ride, but she don’t care’’. Moi aussi à cet instant précis je me fiche de tout. Je roule dans le bonheur.

*

Les gouttes de pluie roulent le long de mes cheveux sur mon front. L’une d’elle coule le long de mon œil comme une larme.
« – Monsieur, monsieur, vous m’entendez ? »
La larme de pluie coule le long de ma joue, frôle mon menton, et tombe.

*

Des années plus tard, les pneus ont changé trois et deux fois. J’ai continué à rouler autour de la maison familiale, étendant mon exploration. Du chemin côtier au champ adjacent, de l’allée au fond du jardin à la forêt proche, de la route communale au centre du premier village.

Le jeu s’est mué en nous, le jour où mes balades m’ont conduit sur la grève. J’ai vu, posé contre la digue, deux vélos, et plus loin un gars et une fille. Un après-midi sur la plage, une course à pédaler dans les dunes, et le nous est devenu une petite bande de cinq lurons, trois garçons, deux filles.

Nous nous approprions la campagne et ses villages ; nous arpentons les chemins, les routes, les rues sur nos vélos.
Nous sommes comme les Hell’s Angels sur la route 66 ; nos vélos comme des Harley Davidson. Mis à part le moteur, il ne leur manque que les sacoches à franges, les chromes et un peu de largeur de pneu. Pour nous, la barbe, le foulard dans les cheveux longs et les vestes en jean. Il ne nous reste qu’à chanter en chœur : ‘’Born to be wild !’’. Le soleil brille sur nos sonnettes en inox, le vent porte nos rires, plus rien ne peut nous arrêter, sauf l’appel du ventre.

Nous faisons des virées en ville pour aller écouter et voir des groupes, dans le seul bar ayant une cave, le Mellocoton.
Nos préférés sont les Linner Cordon. Ils ont une chanson, une de celles qui vous mettent les nerfs en boule, « The Magical Ride ». C’est l’histoire d’un homme qui part de chez lui sur son vélo, rencontre des gens et de fil en aiguille finit par faire le tour de la terre. Puisqu’il est de retour chez lui, il décide de partir vers la lune en grimpant sur les branches d’un haut pommier et de sauter sur une étoile. Ces jours-ci, il doit être en train de pédaler sur la Voie Lactée.
Plus tard, je découvre aussi l’histoire de la chanson de Pink Floyd ‘’Bike’’. En inventant le diéthylamide de l’acide lysergique, Albert Hofmann s’est offert la plus psychédélique des balades à vélo. En dévalant la pente qui mène chez moi, je zigzague les jambes en l’air, en chantant encore une fois.

De temps à autre, nous nous retrouvons dans un bois non loin de chez nous. A vol d’oiseau, la première habitation est à plus d’un kilomètre. Nous avons aménagé une petite cabane dans laquelle nous rangeons nos trésors et secrets. Dans la clairière à côté, nous allumons un feu, et provoquons la nuit en duel. D’histoire en histoire, nous voyageons en compagnie des flammes. Dans leur ombre, nos rires prennent des allures étranges, menaçantes, nos paroles des airs graves et solennels. Quand les étoiles pénètrent dans nos yeux, nous nous endormons les uns contre les autres.
Un soir, l’un de nous a apporté des cigarettes et de la bière. Nous tournons autour du feu comme des indiens avec nos trophées. La première gorgée de bière est amère, métallique, acide, pétillante, sucrée ; la première bouffée de cigarette suffocante, âpre, étouffante, remuante, fumante. Un gars va vomir derrière un arbre.
Il se met à pleuvoir à verse, nous nous précipitons sur nos vélos et pédalons comme des dératés sur le chemin boueux et glissant. Dans la lueur blafarde de ma lampe avant, la fille entonne ‘’Riders on the Storm’’. Je tombe, amoureux.

*
« Monsieur, monsieur, vous m’entendez ? »
Cette voix résonne dans ma tête comme un songe. Mes yeux s’ouvrent, les contours du rêve se dessinent. Une frange tombe sur deux yeux bruns en amande. Un sourire apparait.
« Enfin vous vous réveillez, j’ai eu si peur. Excusez-moi, avec cette pluie, et dans le noir, vous êtes apparu au dernier moment dans mes phares, je n’ai rien pu faire…
… Ça va, je n’ai rien. Je crois.
Attendez, je vous aide à … te relever. »
Mes yeux soutiennent son regard. Aidé par sa main, je me redresse et m’assoie sur les marches en pierre toutes proches.
« Merci.
Ce n’est rien, c’est normal. Je vous… Je t’offre quelque chose de chaud à boire ?
Vous prendriez un thé avec moi ? »
Un regard de plus et mon vélo est remplacé par une 2 CV bordeaux, dont le capot avant est enfoncé à l’endroit du choc.

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