Sun shines, sunshines (nouvelle)

Le lombric s’enfonce dans la terre, qu’il avale morceau par morceau ; continuant à avancer, pendant que le long de son corps, ses intestins digèrent l’humus et rejettent les déchets, qui pourtant seront nourriciers pour une foule d’autres êtres vivants.
Ce lombric là n’a pas la tâche facile ; le sol qu’il laboure est enterré sous plusieurs couches d’asphalte, qui étouffent la terre par endroit, et la trempent là où les eaux de pluie sont rejetées.
Malgré cela, ce stakhanoviste continue de creuser les trous de son gruyère à travers les mailles des galeries de ses collègues, évitant les terriers, et mangeant de la terre pour survivre. Surement pas de la meilleure race de lombric, mais il poursuit inlassablement la quête de ces ancêtres.
Ce jour-là, il fonce tête baissée ; plein d’énergie, venant de digérer des feuilles mortes particulièrement caloriques ; lorsqu’il tombe nez à nez, si l’on peut s’exprimer ainsi, avec une pierre. Ou tout du moins le cru-t-il, avant de s’apercevoir au goût qu’il s’agit d’une graine, dure comme un roc, qui, d’un coup – certes l’invertébré est en pleine forme, et le temps passe différemment pour cet animal, mais lui-même fut surpris de la vitesse à laquelle tout cela arriva – fait pousser une tige.
La tige sort de la graine, pousse, pousse, traverse les couches d’humus. Arrivée à l’asphalte la plus ancienne, elle s’arrête devant la résistance des hydrocarbures. Pendant que prennent racine des racines autour de la graine, la tige se sépare en sarments, et sous la pression, le bitume craque, se fendille et enfin peut sortir, libérant soudainement la terre et ses habitants à la douceur de la nuit. Il fait nuit et un chêne pousse allègrement au milieu de l’allée principale de Hyde Park.
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La première fois que je suis venu à Londres, c’était encore à l’époque où l’Eurostar arrivait à Charing Cross Station, où les rails s’étendent au dessus de la Tamise. J’étais attendu par mon penfriend, au milieu des taxis et des tour operators avec leurs panneaux « Monsieur Durand », « Herr Schwein » ou « Sir Albert ». Dans le métro qui nous emmena dans la banlieue nord de la ville, je découvris les lieux mythiques d’en dessous, par la voix de la dame du métro « This is Northern Line. This train terminates at High Barnet ». Leurs métros vont aussi loin que nos trains de banlieue.
Pour entrer dans sa maison, il fallait monter une dizaine de marches, symétriques avec celles de la maison mitoyenne, jusqu’au porche où on ramasse les bouteilles de lait fermées par un opercule en aluminium rouge ou bleu, déposées par le laitier le matin même.
Le sol de la maison est de moquette, même sur les escaliers. Tout est simple et à taille humaine, rien de superflu, dans le salon, les chambres ou la cuisine. Derrière la maison, une petite cour abrite des pavés, un arbre et un rectangle d’herbe verte et taillée. Dans ma chambre, face au lit double couvert d’un édredon est accroché un grand miroir encastré dans une bibliothèque remplie de contes pour enfants, en anglais donc. Avant de m’endormir, je regarde la télévision en noir et blanc. Il faut pousser des boutons directement sur le poste pour changer entre les six chaînes et monter le volume.
Les jours suivants, en écoutant des disques de britpop, Belle and Sebastian, Blur et d’autres anglais, la tête dans la radio, je l’ai suivi pour découvrir la ville en surface ; les ponts, les musées, les parcs, les rives de la rivière ; puis du ciel dans le London Eye, grande roue posée sur l’eau, et irrémédiablement tomber amoureux.
« Beetlebum » – Blur

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« What about this, Jones ?
Well Miles, don’t know how it happened. Haven’t seen anything like this before, and it’s twenty years I’ve been gardening in the park.
Sure there was nothing yesterday?
‘Course, ‘course. How could I’ve missed a tree on the lane? Yes I’m not that young; I’ve given a name to almost every tree in the park, and this one doesn’t have one.
Well, we’ll need some days to cut it and make it clean.
Clean? Strange how the tree fits to the park. If you look around, it gives some harmony to the place. Not that French gardens perfection, but some kind of calmness you find in our forests.
Harmony or not, a tree cannot be on a road. The Queen is coming in a week or so, we must get it done.”
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Les villes, on les aime et on les hait à la fois.
Promenons-nous dans une petite ville de province, très jolie. Les toits s’entassent les uns sur les autres, on monte et descend des escaliers sculptés, on entre dans une église, on respire le parfum des fleurs accrochées aux belles maisons rénovées. On s’assoit sur un banc, et on savoure le calme. Quand vient le soir, on se perd dans les rues qui se ressemblent toutes, sans trouver le chemin du bout de la nuit. Le silence assourdit, la ville est morte, et renait à peine le matin.
Dans une grande ville, on trouve le calme seulement si on le désire. En haut d’une volée de marches, dans un bosquet d’arbres perdus, le regard plongeant sur les rues, on oublie un instant les klaxons et la foule dans le métro.
Cette foule dont un instant auparavant, on se moquait en marchant à grands pas exagérés, dans le sens opposé de son mouvement. Des airs sérieux, pressés et déterminés, pour rentrer se coucher. « Et si je ratais mon train ? Pas eu le temps d’aller faire mes courses, et je dois aller chercher le petit chez la nourrice. Si seulement j’avais fini ce rapport, je pourrais regarder la Nouvelle Star. Il me reste une chance, si je double ces gens dans l’escalator. »
Ville, terrain de tous les possibles : plaisirs, spectacles, excès. On se nourrit des gens qui nous entourent, sans les connaitre et sans toujours le chercher. Terrain des plus belles rencontres, des rires et des éclats de voix, comme celui des plus grandes solitudes, celles de vies entières anonymes, fourmis et abeilles laborieuses, et grandes gueules, harangueuses des passants, militants pour changer le monde, qui est déjà ailleurs et n’attend personne, trouvant les adeptes de ses mouvements. Ceux qui courent, et ceux qui s’enivrent pour ne pas voir que les choses changent. D’autres prennent le temps de le voir passer.
« Everybody’s got something to hide, except me and my monkey » – the Beatles
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« Miles, can I tell you something?
Well, what Miles, is the tree down on the road?
Well, hm, it seems that the tree doesn’t really agree with us cutting its branchs yesterday.
What, did he talk to you?
Well, not yet, but it seems that we got lost into the bracken around him.
Bracken?
It was not there yesterday, it’s like a forest of ferns.
We’re gonna use different means.
Never seen that kind of fern. Big and perfectly shapped.
You should stop living, loving your plants, Jones.”
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Plusieurs années après, je reviens à Londres. J’ai parcouru Paris du nord au sud, des quais de la Seine au sommet de Montmartre, et j’aspire à changer d’air.
Cette fois, à portée de bus du centre, je parcours les quartiers un par un jusqu’à l’ivraie. A l’étage des double deckers ou à pied, la ville m’apparait sous un jour plus subtil. Statues, ponts de métro, petits marchés, jardins, et tous les différents signes dans les rues : …
J’ai appris à parler anglais ; quand avant je tendais l’oreille pour reconnaitre un mot ou deux dans une conversation, aujourd’hui je discute avec le vendeur de légumes, le patron de la boutique de disque – où j’ai trouvé le premier album de the Streets – ou les gens dans un café.
Ce soir là, je n’ai pas envie de calme, et profite de la coutume ici. Les gens sortant du travail, posent leur sacoche contre le comptoir, et descendent une pinte ou deux avant de renter. Les langues se délient, et je rencontre mes nouveaux amis du soir. Ceux-là n’ont pas d’enfants à aller chercher, et d’ailleurs leur rendez-vous du lendemain matin a été annulé après la deuxième pinte.
Après une cigarette sur le trottoir bondé, on arrête un bus rouge, et on descend dans une cave où des musiciens ont perdu le compte du temps, mais pas de la mesure. Ceux-là ont consacré leur vie, ont oublié ce que les mots salaire, retraites, loyer veulent dire ; ils vivotent mais vivent.
Dans un verre, je perds mes anciens nouveaux amis et ma sobriété. Je sors sur un solo de sax et erre dans les rues, le sourire aux lèvres. Je croise un homme au chapeau pendu au téléphone dans une cabine, une vieille dame qui promène son chien et plusieurs alcooliques en reconversion…
En marchant, je m’éloigne du centre, vers des rues plus calmes. A sens unique, des voitures garées de chaque coté, un arbre tous les dix à douze mètres, le long de petites maisons. Un ou deux étages, pas plus, elles sont collées les unes aux autres, se ressemblent sans être exactement pareilles, un rideau, un détail sur le bow-window ou la couleur de la porte. Sans les numéros cependant, on s’y tromperait. C’est étrange, de l’extérieur on peut difficilement dire quel est le niveau de vie du quartier, si ce n’est en regardant les voitures ou comptant le nombre de sonnettes par adresse. Il y a de la simplicité dans ces maisons anglaises, aucune envie de surpasser son voisin, mais au contraire de s’accorder avec la quiétude du quartier et des haies taillées.
En passant près d’une impasse, j’entends un craquement. Il doit être près de trois heures du matin, pas un chat dans les rues. Ah, si justement, en voilà qui s’enfuit en miaulant. Je m’arrête contre un muret en pierre, et regarde au bout de la ruelle. Le sol gonfle, se fendille, et en sort une tige, qui s’allonge, s’étend, se divise, s’étire. Des feuilles se forment autour des bourgeons, la tige grandit et devient tronc. Devant moi, s’élève un jeune chêne vigoureux, et je laisse s’échapper une exclamation, mélange d’étonnement et d’admiration. Au pied de l’arbre, une forme se retourne et deux yeux perçants me regardent, avant de disparaitre derrière l’arbre en sautillant. Derrière moi, des pas étouffés s’éloignent dans la rue opposée. Je n’ai le temps que de voir une silhouette à la chevelure blonde. Sans penser, je crie : « Attendez-moi ». La silhouette, s’arrête, se retourne, et dans un rire malicieux repart en courant. Au pied de l’arbre s’est formé un tapis de fougères.
Je ne sais ensuite comment je trouve le chemin de mon lit, mais je me vois regarder à la fenêtre de ma chambre – il faut la soulever pour l’ouvrir à demi – et il me semble voir un éclair, de malice peut-être, puis plus rien. Je reste une heure, ou est-ce deux, puis vais m’allonger mais ne peut trouver le sommeil. Dans la bibliothèque de la maison, je trouve des livres.
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(Fast voice of a TV speaker)
“And now, time for the last news of today – mind your steps, there might be a tree growing under your shoe – quickly followed by the weather forecast for the week – not the exact moment to go to the beach, but at least you can get tanned in a park. I leave you with our delicious Judie McKenzy – she’s from Scotland but also give the news from England and Wales. Judie, it’s your turn. ”
“Thanks Mike, we move straighforward to the events happening here in London City.
In the last few days, many trees have suddenly grown all around the city, without any explanation. Trees are to be found in western areas of London, Westminster, South Kensington and Chelsea Boroughs. The Mauritanius embassy has been blocked by a gigantic tree, which grew in front of the main door. Two people are now in coma because they could not get their daily delivery of caviar and champagne. Some say part of it was stolen by squirrels living in that particular tree, but the police are still investigating on the subject.
In Oxford Street and Soho Square, the Greens are occupying the trees, claiming for the liberty of Nature. They would be helped by old hippies and some fans of Tokio hotel, who recently claimed for the legalisation of leaves matresses.
Accordings to specialist, it could be a consequence of global warming that creates such a sudden growth of trees and ferns in the city, but some other say it could be the premises of the Apocalypse.
For more details, I am now with Mr Jones, gardener at Hyde Park, who saw what has become the first piece of that mystery. Tell us Mister Jones, how did it happen?
Well, it was in the morning, I saw that tree on the lane, and I thought, well this tree has no name – I usually give names to trees in the park – so it must be a new one. It was not there the day before, I swear.
And, what happened next?
The day after, we tried to cut it, and there were so many ferns we got lost into it. And now on the tree still stands.
Amazing, Mr Jones! Thank you for your precious help for our understanding.
It was Kelly Foster, for Sky News.”
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Les jours suivants, les nuits suivantes, je perds le compte du temps.
Le jour, je plonge dans les livres, à la recherche des créatures que j’ai rencontrées cette nuit là, chez moi, puis dans les grandes bibliothèques et musées de la ville. Il règne dans ces endroits aux murs boisés, couverts de rayonnages, un calme presque mystique qui, au dessus des rangées de tables aux lampes tamisées, impose un respect académique. Là, au milieu des jeunes étudiants, des moins jeunes chercheurs, je parcours des légendes norvégiennes, des contes bretons, des mythes anglo-saxons, des histoires germaniques et des chroniques gaëliques.
La nuit, je parcours les rues de la ville, partout où des arbres ont subitement élu domicile. Je note scrupuleusement chaque emplacement sur une carte, et relève les indices en fouillant les buissons de fougères autour des chênes. Me faufilant derrière les cordons jaunes « Police Line – Do Not Cross » et les bobbies, il semble que les arbres me protègent, ou du moins taisent ma présence. Pendant plusieurs jours, pas la moindre trace de pas, de terre remuée ou de fougère froissée.
C’est dans une fable des Flandres que je découvre enfin l’histoire des deux mystérieux personnages. Dans un gros livre brun, à couverture de cuir épais et rongé par le temps et la poussière, il est écrit :
« On raconte qu’à certaines périodes où les forêts ont été particulièrement menacées, par la cupidité des nains, la bêtise des trolls, ou les deux à la fois des humains ; les Ents, gardiens des forêts, ont fait appel aux fées, pour la sauvegarde de leur habitat. Dans leurs serres immenses cachées dans les sous-bois, ces fées ont découvert une formule et un savoir horticole qui permet d’accélérer la croissance des arbres. Aidées par des nutons, lutins des Flandres, elles repeuplent les forêts et rendent son harmonie à la Nature. Les observateurs décrivent des arbres et plantes magnifiques, et notent la particularité des espèces qui s’accompagnent, témoignant des préférences de chaque fée. Les plus célèbres sont Absinthe, la Fée Verte, Banshee, protectrice des arbustes, Morgane et la Fille aux Fougères. On dit que pour les rencontrer, il faut trouver un de leur cheveux, mais personne n’en est sûr: ceux qui les ont vues n’ont jamais été retrouvés. »
Cette nuit-là donc, à quatre pattes dans les fougères d’un nouvel arbre près d’Abbey Road, je sais quoi chercher. Attiré par une lumière dorée, je regarde. Un simple cheveu, mais d’un blond particulier. Je relève la tête et voit une silhouette s’enfuir en riant. Je cours, et la poursuis dans les fougères. En une minute, je suis perdu, et me retrouve dans une petite clairière. Elle est là, dans un halo de lumière.
« Je t’attendais. Tu me l’as demandé, tu te souviens ? Il te fallait juste trouver la clé. Je t’ai suivi tout ce temps»
Les pouvoirs magiques ne sont pas qu’une légende. Ses mots sont comme une potion qui s’infiltre en moi, elle sait comment me toucher et m’atteindre ; elle est consciente de l’emprise qu’elle a. Elle en rit d’ailleurs. Un rire clair, naturel.
« J’ai été étonnée que tu parles français. Les dernières semaines, j’étais dans une forêt au sud ouest de Paris. De très grands esprits veillent là-bas. C’était une sorte de prélude à ce qu’il se passe ici »
Je bois ses paroles.
« Veux-tu venir avec moi ? »
Elle sait que je ne peux refuser. J’aime trop le mystérieux.
« Come away with me »
Elle me prend par la main, et nous disparaissons dans les fougères.
Quand au sort du monde, nul ne sait ce qu’il en advient.

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