Bon Iver, Bon Iver

Note : Cette chronique peut se lire à différents niveaux. Comme dans les bouquins imbuvables, les notes de bas de page sont pour les initiés/intéressés, bref les geeks musicaux.

Bon Iver, Bon Iver

Le propre de la hype(i) est de s’emparer d’une découverte, de préférence bien avant tout le monde, et d’en faire son idole pour un temps (dans le cas par exemple où la trouvaille viendrait d’un magazine trop grand public, type Rolling Stone, en France Rock’n’Folk, elle serait d’emblée détestée par la communauté hype). Outre certaines bêtes de foire, ou des groupes labellisés « purs produits hype », sortis de nul part et oubliés aussi vite, cela relève souvent d’une dose certaine de talent à la base. Le hipster détestant avoir tort, si ce n’est avec raison ou mauvaise foi.

C’est le cas de Justin Vernon. Musicien depuis quelques années déjà, il traîne en Caroline du Nord dans divers groupes (ii), jouant dans des galeries d’art pour le plaisir de la scène locale. Cette vie suit tranquillement son cours jusqu’au jour où il est atteint d’une mononucléose. Au milieu de sa fièvre, il ressent une certaine lassitude de la cohabitation avec une amie, qui devient son ex, et ne se sent plus en accord avec la musique de son groupe. Il quitte ses amis après une dernière fête pour s’isoler plusieurs mois dans une cabane au nord du Wisconsin.

Alors qu’il ne s’y attend pas, sa guérison lui parvient de l’écriture/enregistrement d’une dizaine de chansons, qu’il accouche sur une vieille guitare, sous les oreilles attentives d’un simple Shure SM-57 (iii).

boniver-emma

L’album For Emma, Forever Ago, ainsi réellement lo-fi (iv), révèle avec honnêteté et simplicité ses sentiments profonds et douloureux : envers ses muses, sa mère, ses amis, et lui-même.

Sur de simples accords mille fois utilisés (un C, un Am et un Em sur Flume), il se livre à travers sa voix nouvellement redécouverte, empreinte de sensibilité. Il livre ses fragilités avec une voix à faire trembler un être dénué de sentiments. Skinny Love revient sur son incapacité à construire une relation, s’accrochant à l’autre comme un pilier, plutôt que de se construire soit-même.

Comblant le manque d’instruments par une superposition de voix, et des rythmiques maison, il ajoute seulement quelques instruments à son retour à la civilisation (Lump Sum, Team, ou For Emma, qui préfigure la suite des évènements).

Partageant ses chansons sur internet, il est rapidement repéré par un label confidentiel (v), hype donc.

Le processus hype s’active rapidement, aidé par une série de concerts sous le nom Bon Iver (du français « bon hiver »). Pendant 4 ans, Justin Vernon touche à tout : producteur d’un groupe ami (vi), confident du groupe de ses anciens comparses (vii) , et se trouve au cœur d’une scène en plein développement, hébergeant toute la troupe dans un studio qu’il monte avec son frère. Dernièrement, Kanye West le réclame pour jouer les chœurs falsetto sur sa Beautiful Dark Twisted Fantasy. Justement le summum hype l’année dernière, puisqu’album de l’année sur Pitchfork, une note de 10/10, l’album parfait en sorte (viii).

Toutes ces expériences font grandir Justin Vernon et mûrir ses chansons.

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Désormais Bon Iver à la scène, il obtient alors les moyens pour exprimer ses sentiments tels qu’il les ressent : en grand. S’entourant de ses musiciens et hommes de studio préférés (parmi les meilleurs au monde), il fabrique un cocon dans lequel son talent peut se métamorphoser.

Au travail sur son nouvel album, il ajoute maintenant à sa guise une guitare slide (Wash), des claviers (Michicant) ou des cuivres (Perth, magistrale ouverture), et peut quand il le souhaite brancher sa guitare (Towers).Utilisant la force du jeu en groupe, il atteint une perfection pop sur Calgary.

Son entourage procure à sa voix une profondeur nouvelle grâce aux outils du studio (Hinno, TX) qui la subliment.

S’il accepte la touche des autres, il sait parfaitement où il veut aller. Même quand il veut écrire une chanson lui rappelant ses 14 ans, et que cela ressemble à Phil Collins (Best/Rest).

En résulte un « grand » disque, entendre un disque cohérent, malgré des passages à vide qui permettent de nuancer les montées en puissance. Délicat jusqu’à la dernière note, il s’exprime à la manière d’un Patrick Watson (la reconnaissance et la sympathie du public en plus), ou d’un Peter Silberman (the Antlers, les collaborateurs en plus), mais avec moins de guest stars que Sparklehorse.

Bon Iver est un artiste de talent, celui-ci résidant fortement dans sa sincérité et sa modestie. On remercie la hype de s’être emparée d’un tel phénomène et de l’avoir fait connaître, mais on espère qu’il ne se repose pas sur un 9,5/10 sur Pitchfork. En tout cas, ses perspectives sont ouvertes.

(i) phénomène de pointe dans la mode (La hype, c’est ce qui crée la mode), ce courant a été créé par des types arborant looks ultra-stylés et se déplaçant en vélo à pignon unique, qui ont décidé de ce que serait le bon goût, notamment en musique. Comme la mode, celui-ci change souvent, plus encore depuis la multiplication des réseaux sociaux. D’où la critique faite à la hype: créant un buzz, elle se lasse vite, déteste aussi vite d’elle a ADORE la tendance qu’elle créée. Plus d’info sur http://www.jesuishypeetjelereste.com

(ii) DeYarmond Edison ( folk américain plus profond, style Bonnie Prince Billy, où Justin Vernon chante d’une voix plus chaude)

(iii) micro basique, utilisable en studio comme à la scène, pour les instruments comme pour les voix, avec un rendu d’un excellent rapport qualité-prix. Pour toute information commerciale, contacter jevendsdesmicros@shurecorporation.com

(iv) se dit d’un enregistrement au son de basse qualité, dû aux conditions d’enregistrement sommaires, souvent dans un home-studio.

(v) Jagjaguwar, dont les artistes les plus connus sont Okkervil River, the Besnard Lakes, Black Moutain et Dinosaur Jr (tendance folk/rock, americana)

(vi) the Rosebuds

(vii) Megafun (freak soft-rock)

(viii) Un des aspects positifs de la hype : savoir étonner en s’éprenant de styles complètement différents : du punk garage au hip-hop le plus obscur, en passant par des courants électro inconnus jusqu’alors. Un des plaisirs du hipster étant justement de donner des nouvelles étiquettes aux musiques en construction : post new wave underground kill core overstep, et j’en passe.

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