Hélène et les garçons – Maître de rie (nouvelle)

(bande sonore: Master of None – Beach House)

Hélène se prépare, il faut qu’elle soit belle pour lui.

Elle se maquille face à la glace, au dessus de sa vaisselle sale, elle n’a pas eu le temps de la faire.

Elle termine une assiette de pâtes, dont les formes sont les frontières de son imaginaire culinaire.

Du plat de la main, elle repasse une nouvelle fois ses vêtements.

Je me suis acheté une nouvelle jupe, ça fait longtemps que je n’avais pas été dans un magasin.

Il fait froid et je n’aime pas trop le regard des autres quand je sors, mais avec mon long manteau ça ira.

D’un geste précis, elle allonge ses cils avec un mascara épais.

Elle écoute Victoria Legrand sur « Master of None », la voix de la française exilée est si belle.

Elle se rêve en goguette à New York, découvrant les cafés où traînaient ses auteurs préférés.

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Son téléphone sonne, posé sur son lit, à portée de bras.

Matthias m’appelle. On s’est rencontrés tout au début du lycée, on sort ensemble depuis cinq ans.

Elle repose son téléphone, le laissant sonner.

Lui voulait devenir ingénieur, il fait ses études dans la petite ville où nous habitions. Il y a là-bas seulement deux écoles ; comme je voulais étudier la littérature, je suis monté dans la grande ville, comme on dit.

Elle regarde sa montre à son poignet gauche en tirant sa manche avec sa main droite, la repousse jusqu’au bout de son bras, et prend son manteau sur la patère accrochée à la porte.

Je dois y être à 20h30, chez lui, c’est qu’on s’est dit.

Pas sûre que j’arrive à temps, mais il attendra, il faut se faire désirer.

Elle vérifie ses messages et ferme l’écran de son ordinateur sur son bureau, juste derrière elle, se retourne en tournant sur un pied, pour attraper ses clés sur l’étagère de l’entrée, et sort en claquant la porte.

Ultime doute.

J’ai bien mes clés ?

Il fait nuit dehors, depuis quelques heures déjà. L’hiver est bien présent, très froid cette année. Sur le parking de la résidence, seuls quelques réverbères éclairent les petites voitures. Hélène se retourne et observe les centaines de fenêtres de l’immeuble. Sur sept étages, les chambres éclairées dessinent une image en pixels. Un space invader fait un clin d’oeil rassurant à Hélène.

Du haut de ses talons, on peine à dire quel est son âge, 25 ou 26, peut-être plus avec son maquillage. Hélène a toujours été en avance pour son âge. A l’école, on lui a fait sauter une classe très vite, pour qu’elle soit plus à l’aise. Mais à cet âge, un an de moins se remarque, surtout qu’elle est de fin d’année, ça fait plus encore. Puis une nouvelle, c’est toujours un peu bizarre. Elle habitait où avant? Pourquoi elle est venue dans notre école ? Quand bien même elle s’entendait avec son maître d’école, très fier de cette élève qui comprenait vite, c’est parce qu’elle ne venait pas d’ici, mais ne resterait pas ici non plus.

Son téléphone sonne à nouveau.

Je n’ai pas envie de répondre à Matthias maintenant. En première année, je rentrais tous les week-ends. Avec ma bourse, le train pour chez moi était gratuit. Puis c’est devenu trop difficile de se séparer tous les dimanches soirs. De se raconter ses journées par texto. Alors je rentre un peu moins souvent. Puis je ne sais pas. Matthias me comprend moins bien. Il est très bien, gentil. Mais il est toujours avec les mêmes amis, passe beaucoup de temps dans son monde virtuel. Au deuxième semestre, je me suis mis à travailler le week-end dans un fast-food, ma mère ne pouvait plus m’aider, alors j’ai perdu l’habitude de rentrer.

Son téléphone sonne à nouveau.

Dans quelle poche l’ai-je mis ? Ah, c’est Jamila qui m’appelle maintenant. Ils se sont donnés le mot je pense.

Je l’aime bien Jamila, elle est gentille. On est surtout amies parce qu’elle n’a pas grand monde d’autre. Difficile de se faire des amis à la fac quand on est étrangère.

Ou quand on n’a pas les moyens de sortir.

Elle remonte le col de son manteau, et ajuste son écharpe. Le vent cinglant lui gifle les joues.

Son téléphone sonne à nouveau. Elle regarde une publicité sur l’arrêt de bus, pour une marque de préservatifs.

Un texto de Matthias.

« Bonsoir ma puce. Ça va ? Soirée posée avec les potes, on est à la maison. J’ai envie de te voir, tu me manques. Bisou, jtm »

Ma première fois, c’était avec Matthias. Je n’étais pas trop préparée à ça. Je n’ai trop rien ressenti, ni cette fois, ni celles d’après. Pas qu’il s’y prenne mal, je pense, mais peut-être que je ne suis pas faite pour avoir du plaisir. À la maison, toute sexualité était taboue ; jamais ma mère ne m’a parlé contraception, ou amour. Tout juste m’a-t-elle expliqué comment mettre une serviette hygiénique – un tampon, n’en parlons pas, trop évocateur bien que pratique.

Je n’ai jamais entendu mes parents faire l’amour, tout juste j’imagine que c’est arrivé une fois pour moi.

Elle monte les escaliers du métro, regarde autour d’elle et sort son baladeur mp3. Elle écoute encore et encore la chanson de Beach House. Son frère lui grave des disques quand il pense qu’ils lui plairont. Souvent, ça marche. Il est parti aux États-Unis, pour le moment, il travaille dans un restaurant.

Il voudrait faire de la musique, mais avec mon père, ça n’est jamais passé. Ma mère nous a poussé, au début, et quand c’est devenu trop important, il a tout stoppé, ça coûtait trop d’argent. Il n’était pas du genre à laisser contredire ses décisions.

À 16 ans, mon frère est parti. Ma mère a tenu un an de plus.

Un jour, on aura un groupe tous les deux, un duo comme Beach House.

Quelques stations plus loin. Elle suit ses indications à la lettre. En prenant la sortie 1, première rue à droite, numéro 25, il y a une sonnette sans nom, c’est au deuxième étage. Tout se passe comme décrit, elle toque à la porte.

Une voix timide lui ouvre.

« Bonsoir. »

« Bons… Vous ?! Excusez-moi, j’ai dû me tromper de porte. »

« Hélène ?! Mais c’est toi qui… »

« C’est moi qui quoi ? »

« Non, rien, que…qu’est-ce que tu fais dans ce coin ? Tu voulais me parler du cours d’aujourd’hui ? »

« Non, non, je ne veux rien du tout. Bonne soirée. »

Elle se retourne, et sert son sac contre elle en accélérant le rythme de ses pas.

« Hélène, attends, reviens, je vais t’expliquer ! »

Elle court maintenant à perdre haleine, en tournant dans l’escalier, elle lâche son sac à main qui se déverse. Ramassant à peine ce qui en est sorti, elle dévale les marches.

« Hélène ! »

Il court pour la rejoindre. Prenant peur, elle loupe une marche et tombe sur le palier du premier étage. Avant que sa tête ne touche le paillasson, elle s’est évanouie.

**

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**

Il m’a demandé de mettre des talons. Je n’ai jamais très bien compris les fantasmes des hommes, mais celui-ci est pour moi encore plus stupide : faire l’amour à une femme qui ne porte que des talons, quel idée se cache derrière ça ?

J’ai prié pour qu’il ne demande pas autre chose, mais il a insisté pour que je mette aussi une perruque rousse, qui sentait très fort la poussière. Il a demandé s’il pouvait m’embrasser, j’ai refusé, prétextant que ce n’était pas dans les règles.

Il l’a fait quand même, « ce soir, on joue un peu avec les règles », son haleine sentait l’anis, j’ai toujours détesté cette odeur, celle de l’alcool que mon père buvait.

Je ne lui ai pas laissé le temps de me déshabiller, me suis offerte à lui sur son lit, et il a jouit en deux minutes.

Le temps d’aller aux toilettes me rincer et me rhabiller, il voulait recommencer, mais quand je lui ai annoncé le tarif, il s’est énervé.

J’ai pris mon sac, me suis dirigé vers la porte, et il m’a retenu par la main. Je ne sais comment, j’ai parvenu à dire : « Je ne suis pas toute seule, si ça passe mal, vous le regretterez, ils viendront chez vous ». C’était totalement faux, et il a dû sentir dans mon regard que je mentais et que j’avais peur, mais il m’a laissé partir.

Je suis sortie sans regarder derrière moi, dans la rue, je sentais son regard sur moi, celui d’une bande de jeunes sur le côté de la route, celui d’une vieille dame qui rentrait de ses courses, celui d’un enfant sur l’épaule de sa mère.

J’ai couru jusqu’au quai du métro, mais il n’arrivait pas.

Je ne sais pas ce qui me rendait le plus nerveuse, d’être passée à deux doigts de quelque chose de grave, ou de ne pas avoir été payée.

D’un coup, je me suis mise à pleurer, et je me suis effondrée contre le mur en carrelage.

**

« Hélène, Hélène. »

Elle se réveille sur un canapé.

« Ne me touchez pas ! »

« Non, non. »

« Où suis-je? »

« Tu es chez moi, tu es tombée dans l’escalier, j’ai eu peur, et je t’ai ramenée ici. »

« Je veux rentrer chez moi. »

« Tu ne peux pas rentrer comme ça, j’ai peur que tu aies quelque chose. J’ai appelé un médecin. »

Hélène essaye de se relever et sent une forte douleur dans sa jambe.

« Aïe. »

« Ne bouge pas. Je vais t’apporter de la glace. »

Il ouvre son congélateur, sort un paquet de petits pois surgelés, l’enveloppe d’un torchon et le pose sur la jambe d’Hélène.

« Je…excuse-moi, c’est la première fois que je fais ça. Quand j’ai vu les photos, je ne pensais pas que ça serait toi. »

Elle ouvre lentement les yeux, découvre l’appartement. Des livres sur tous les murs, un bureau avec une lampe allumée, des piles de copies à corriger, des pochettes épaisses remplies de papiers.

Un long silence emplit l’air.

« Tu fais ça souvent ? »

« Je ne sais pas, trois ou quatre fois par mois. »

« … »

« Oui, ça semble beaucoup, mais ça va. Après les premières fois, on s’habitue à l’argent facile, on a envie de faire ça plus souvent. »

Le silence à peine disparu reprend sa place dans l’appartement.

« Où sont tes parents ? »

« Mon père est mort l’année dernière. »

« Désolé. Excuse-moi, c’était déplacé comme question. Tu es assez grande pour être ici toute seule. »

« Y’a pas à être désolé. C’était un idiot, et alcoolique. Il est mort d’un cancer. »

« Je vois. Et ta mère ? »

« Elle n’a jamais travaillé. Elle vivait des pensions alimentaires. Il ne restait pas grand chose à part des dettes, alors elle vit chez ma grand-mère. »

Ne parvenant pas à sortir par la fenêtre, le silence s’introduit dans leurs bouches pendant un long moment.

« Excuse-moi, je suis un peu perdu ces temps-ci. Ce que je… Ce que j’allais faire tu vois, c’était désespéré. Ce n’est pas une excuse, mais ma femme m’a quitté depuis deux ans, et je ne rencontre pas grand monde ici, et puis je n’ai plus grand chose. »

« … »

« … »

« Mais vous êtes prof quand même ?! »

« Oui, c’est vrai. J’ai toujours rêvé d’être prof, pour moi, c’était une promotion sociale, tu vois ? Et puis les livres, ça a toujours été mon truc. Mais aujourd’hui, c’est plus difficile, on n’a plus vraiment de temps pour éduquer. On fait cours à des amphis bondés, mais d’élèves qui cherchent désespérément leur voie. Comment leur dire que personne n’est plus intéressé par les lettres, que seuls quelques uns finiront par pouvoir en vivre. »

« Mais ça, c’est notre problème d’avoir choisi ça. »

« Je ne sais pas. Avant c’était notre rôle de vous montrer la voie, enfin c’est ce que je crois. Maintenant, je dois un peu me battre, écrire des articles de recherche sur des sujets qui intéressent. Sinon, je n’obtiens pas de bonnes notes, et ça devient vraiment difficile. Je continue à travailler sur les sujets qui me plaisent, mais les portes se ferment vite. Parfois, je me dis que c’est moi qui ne suis pas adapté à la société d’aujourd’hui, que je devrais me résoudre. »

« Je ne sais pas. »

« Je t’embête avec mes histoires, tu dois être fatiguée. Tu as mangé ce soir ? »

« Oui, un peu. Des pâtes. »

« Les clichés ont la peau dure, hein. Je vais te faire quelque chose. »

Hélène ferme les yeux, le silence lui fait mal à la tête.

Il allume enfin un peu de musique, un concerto de violon. Corelli, « Concerto Grosso », Opus 6 n°8 en Sol Mineur.

« Vous aimez la musique classique ? »

« Beaucoup oui, ça me calme, j’oublie un peu. »

Elle voit un violon sur le côté.

« Et vous faites du violon ? »

« Alto. Mais non, pas vraiment. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas touché. »

« J’en faisais beaucoup avant. »

« De l’alto ? »

« Oui. A treize ans, j’ai gagné un prix au conservatoire. Ensuite c’est devenu trop cher, mon père est parti avec le violon. »

« Tu peux essayer si tu veux. »

Il lui tend le violon, Hélène le saisit, colle sa tête contre la caisse en essayant de retrouver sa position. A l’oreille, elle accompagne le quatuor qui joue encore. Au bout de quelques notes, elle se met à pleurer, se couche sur le canapé et s’endort.

Il la couvre son manteau, jusqu’au cou.

*

On sonne à la porte.

« Bonjour docteur. Merci d’être venu. Entrez. Voilà, elle est sur le canapé. C’est une de mes élèves, elle est venu me voir, et est tombée dans l’escalier, je pense que sa jambe est cassée. »

Hélène est endormie sur le canapé, ses larmes ont fait couler son maquillage, et sans son manteau, sa jupe est très courte.

« Vous pensez que sa jambe est cassée ? Parce que vous jouez au docteur avec vos élèves à vos heures perdues ? »

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