Port-du-Graal

La nuit tombe sur le petit village de Tomar. Entre les maisons aux couleurs claires et aux volets fermés, la chaleur de la journée retombe, les ruelles se vident, et tavernes et auberges font salle comble. Par les étroites fenêtres, on peut voir ou entendre paysans et commerçants rire et manger gras sur des tables en bois massif, à la lumière de bougies grossièrement taillées. En continuant le long de la venelle, on aperçoit l’enseigne du boulanger, qui sort tout juste pour aller rejoindre ses compères nocturnes. Les lumières s’allument ça et là, et dans les jardins les arbres, figuiers ou chênes lièges, font des ombres étranges et biscornues. A la sortie du bourg, un cimetière prospère tranquillement.

Un chemin plus large monte vers une hauteur qui surplombe la scène. Quelques mètres plus loin, après le passage d’un porche en pierre taillée, les arbres se font plus majestueux et réguliers, et sûrement plus âgés. On aperçoit au dessus l’ombre d’un grand bâtiment. La lumière décroissante permet de voir quelques instants encore les pieds de vigne alignés sur les pentes, et de l’autre côté une oliveraie, où les arbres semblent posés au hasard sur le flanc de la colline.

Les jours de beau temps, la moitié de l’année dans ce pays, avec de bons yeux, on peut apercevoir la mer à l’horizon.

L’édifice pourrait, avec quelques travaux de maçonnerie, prétendre être une imposante forteresse, mais les voix lentes et masculines de chants religieux trahissent le monastère qui s’y abrite. En plein jour, on pourrait aussi voir une chapelle, un cloître et un potager, au moins aussi soigné que le cimetière du village.

Les parois en pierre brute épaisse ont peu d’ouverture, mais à cette heure de prière, l’une d’elles vient de s’éclairer.

En y jetant un œil et prêtant l’oreille, on devine deux moines discutant de vive voix, à la flamme de candélabres ouvragés.

« Comme je vous disais, Père Joao, cette année encore, les récoltes sont en retard, et si c’est ainsi, nous perdrons une partie du raisin, et autant de vin.

Tout cela est très préoccupant, Frère Antonio, très préoccupant. Les paysans ne voient aucune raison de travailler plus ardemment, ni, étrangement, de se tuer à la tâche. Je vais vous faire une confession, Frère Antonio. Vous et moi sommes pour ainsi dire plus intelligents que la moyenne, et avons la chance de savoir lire et écrire, nos jours sont guidés par les idées. Mais au village, les chevaliers s’ennuient, passent leur temps a boire, avec des femmes dans les auberges. Leurs serfs comme les marchands les suivent dans cette débauche, et bien sur les notables et chevaliers sont là depuis longtemps. Quand ils s’ennuient trop, ils se battent entre eux, ou pire, contre leurs voisins. Des années qu’ils se prennent une raclée, et ils n’ont toujours pas compris la bande de lopettes qu’ils sont. Si nous n’étions pas là pour la brasser, ils ne seraient pas même capables de boire la bière dont ils s’enivrent. Ces impies oublient de croire en quelque chose, l’idée de Dieu les dépasse, ce n’est plus moderne, il faut trouver autre chose.

Entre Frère Pedro, un autre moine, qui semble-t-il se passe également de ses prières à cette heure.

Père abbé, Frère Antonio, regardez ma nouvelle invention : un jeu révolutionnaire, de quoi passer le temps et s’occuper intelligemment. Laissez-moi vous le décrire : une boule en bois avec un trou, rattachée par un fil à une tige en bois. Le but est de mettre la boule sur le bâton d’une seule main. J’ai appelé ca bilboquet, parce que la boule ressemble à la tête de frère Bill …

Frère Pedro, nous apprécions énormément vos efforts pour faire de notre vie une partie de plaisir, mais ne croyez-vous pas que votre … Jokari le mois dernier était suffisant ? On a eu trois blessés grave à cause de vos réglages de tension d’élastique et du poids de la balle. Retournez à votre établi et vos croquis, et essayez donc de trouver un système décent pour notre pressoir.

Reprenant ses esprits ainsi qu’une gorgée de cervoise, le supérieur continue.

Non, non. Il nous faut quelque chose de plus sérieux. Quelque chose en quoi ils puissent croire aveuglément, qui conduise leur vie et leurs actes.

Les deux amis se regardent dans les yeux, et se comprennent. Après de nombreuses années d’échange intellectuel, entre eux ou avec d’autres clercs du pays et du continent, ils ont créé un lien très fort. Avant que Frère Antonio ne prenne la parole, l’abbé l’introduit.

Je sens que vous avez une idée. Je vous écoute.

Oui. J’ai entendu plusieurs fois cette histoire dans le village. Une histoire que les parents et grands parents racontent au coin du feu pour endormir les enfants. Elle raconte les exploits et aventures d’une troupe de chevaliers, réunie autour d’un monarque éclairé, à la recherche d’un objet perdu.

Effectivement, j’ai souvent entendu cette histoire dans ma jeunesse, où voulez-vous en venir ?

Souvenez-vous du veau d’or dans l’Ancien Testament, le peuple de Moïse adorant une idole païenne, ayant perdu la Foi. Imaginez cet objet de même, mais contenant Dieu lui-même. Vous souvenez-vous du nom de cet objet ?

Il me semble que ma mère appelait ça cratella.

Oui, en ancien latin, cela signifie vase, ou coupe, aujourd’hui graal. Imaginons que cette coupe soit celle où, selon les écrits, un soldat a recueilli le sang du christ après le coup porté à sa poitrine.

Je vous suis.

Voyons ce que nous avons : une quête pour la Foi ; ordonnée par un monarque légendaire, sage, respecté, d’ascendance divine ; des hommes, modèles de courage, d’honnêteté, de force, de respect, d’amour, d’honneur, parcourant le monde pour retrouver le Graal, répandant la paix sur leur passage, au nom de Dieu et du Christ, sauvant la veuve et l’orphelin.

N’est-ce pas un peu mélodramatique ?

C’est nécessaire pour la force de l’histoire je présume.

Vous avez sans doute raison. De toutes façons, l’histoire originale est pleine de romance. Je vois où vous voulez en venir maintenant. Très bonne idée. Un détail me parle : vous souvenez-vous de ce récit des peuples du Nord, les Vikings, que nous avons acquiert lors de notre dernier voyage ? Ils parlaient d’un nouveau continent découvert à l’ouest, immense et remplit de richesses. Envoyons nos hommes par delà les mers, qu’ils aillent découvrir ces espaces perdus. Notre pays a toujours été ouvert sur la mer, nous avons un port à chaque encablure du rivage.

Il s’agit aussi de reconquérir la Terre Sainte de notre Seigneur, prise par ces barbares, qui pourtant sont des scientifiques éclairés, et savent compter.

Le tout sera chapeauté par notre ordre bien sur, un ordre de moines puissants. Nous enverrons une copie de l’histoire à toutes nos confréries.

Je vois que nous sommes sur la même longueur d’onde.

Ajoutons un peu d’enjolivures aux histoires, qu’ils ne voient pas que nous parlons d’eux, mais parlons d’eux quand même. Et un peu de magie par là, pardon Seigneur, mais tout le monde sait, ou croit que la magie n’existe pas, parfait pour enrober nos idées.

Il va nous falloir du parchemin, beaucoup de parchemins. Des plumes et de l’encre aussi.

Dois-je apporter le matériel d’enluminure ?

Non, c’est pour une prise de notes rapide. Ah ! Pensez à prendre une provision de cervoise de nos frères belges. Quelle belle invention, une boisson trouble qui permet d’y voir plus clair.

Ils passent la nuit à raconter, réécrire des histoires, ajuster des détails, n’ayant qu’a s’inspirer de leur concitoyens, de leur défauts pour créer les personnages, et des valeurs chères à leur ordre et idéal.

Au matin, la cire des bougies et la bière répandues sur le sol, les deux moines dorment sur des oreillers de parchemins, dans lesquels résident l’histoire des siècles à venir ; au « Port-du-Graal », ailleurs en Europe, puis dans le monde entier.

Dans leur nuque, cachées sous leur robe, on peut apercevoir le tatouage d’une sphère armillaire.

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