Surfer sur la vague pop française 3/3

Troisème partie du débat sur la pop française

Pour cette troisième partie thématique, il est temps – pour le chroniqueur – de faire preuve d’un peu de bonne foi et d’arrêter cette diatribe anti-média et anti-business. Il semblerait qu’on en oublie de parler musique. Cela alors même que je lisais encore cette semaine un article spécial « pop française » dans Glamour, chaque photo de groupe étant bien-entendu-il-va-de-soit légendée du catalogue de leur vêtements. Parlons de musique, disais-je.
Heureusement, la rencontre avec Michel Nassif dans les locaux de Third Side Records nous donne l’occasion de regarder une troisième face du débat.

(Toutes les citations entre « guillemets » sont tirées de cette interview)

Une décennie d’anglophilie.

Musicien de Cocosuma, un groupe pop-français-qui-chante-en-anglais, Michel Nassif crée en 2001 avec deux acolytes le label Third Side Records (http://www.thirdsiderecords.net/ ) pour pouvoir distribuer les disques de leur groupe, les autres labels étant réticents à signer un groupe qui chante en anglais – ces fameux quotas radiophoniques.
« On allait voir les labels, on était à la fin de la French Touche, ils nous demandaient de chanter en français. Mais je n’avais pas un seul album en français dans ma collection ! »

En douze années d’existence, ils signent de nombreux artistes de la scène indépendante française : Syd Matters, Fugu, Tahity Boy … Ils enregistrent plusieurs années des chansons de Noël à l’américaine avec une pléiade d’invités (http://vimeo.com/8366697 ), s’offrent un carton avec le clip vicelard et jouissif de Flairs « Truckers Delight » (http://vimeo.com/7670880 ) – qui aura le droit à son jeu i-Phone – et pressent la version française de l’album solo de Troy Von Balthazar, une réussite. Ils signent également Austine, une jeune chanteuse lilloise, qui écrit en français, même continuent à écouter majoritairement de la musique en anglais.

À l’aube des années 10.

Le propre d’un label indépendant, qui explique leur survie malgré la crise du disque et l’oligopolisation des majors multinationales de l’industrie musicale, est leur petite taille et leur passion, qui leur permet de rester en permanence à l’affût des nouvelles tendances.
« En 2009, 2010, on sentait venir le truc. La scène en anglais était au bout du chemin, artistiquement, il manquait toujours un truc, plafonnée par le niveau des artistes américains. »
Un de leur collaborateurs découvre La Femme à l’international, « un groupe qui ne ressemblait à rien de connu, new wave mais rock, avec des textes comme aucun autre. En français ».

Le label lance une nouvelle série, intitulée « Le Podium », des formats courts, pour coller aux changements d’humeur d’une playlist Spotify ou iTunes. Ils travaillent avec des groupes jeunes, pas forcément matures, seulement pour des premières sorties, avec un vrai travail d’accompagnement en studio – le travail authentique d’un label. « Avec le temps, peu de disques restent marquants. Dans une bonne sortie, il y a évidemment du talent, mais aussi du temps, du travail, de la réflexion. »

Les groupes deviennent très indépendants, ils font leur communication, leur production en home-studio, « mais je suis plutôt pour la séparation des activités, c’est important qu’il y ait des professionnels autour d’un groupe pendant la pré-production d’un album. »
Ce travail demande beaucoup de temps, donc d’argent. Pour rassurer les analystes financiers qui nous lisent, Third Side a su mettre en place un modèle d’équilibre entre production musicale, édition et musique d’illustration pour le cinéma et la publicité. Ce qui libère les contraintes artistiques, l’enjeu n’étant pas tant de faire de l’argent que de faire le meilleur EP possible.
La Femme sera le premier EP, et sera en rupture de stock en quelques semaines à peine. Le succès est aussi médiatique qu’innatendu. La musique parle d’elle-même.
Suivront Splash Wave, Holstenwall puis Blind Digital Citizen, dans des styles très différents, ce que seul permet une série de sorties courtes comme ça – voilà que je fais du name-dropping mais c’est de la pub pour de la bonne musique.

Le name-dropping, justement.

« C’est une histoire de génération. Les groupes ne disent jamais qu’ils appartiennent à une scène. Pour les journalistes, la musique, c’est 30%. Avant d’écouter le disque, le journaliste a déjà décidé de parler d’un artiste ».
Faisons un calcul rapide, il n’est même pas certain que ces trois articles aient ce ratio de musique, mais c’est un article de fond.
Quand il écrit une chronique, le journaliste – sauf exception – choisit un artiste qu’il va savoir placer, lui-même
et pour son lectorat. Il doit pouvoir le ranger entre trois ou quatre disques de sa discothèque, parce que c’est rassurant, et le public pourra le situer.
Imaginons : pour parler de Blind Digital Citizen, on choisira certainement Alain Bashung, parce que c’est évident ; puis au choix Jean-Michel Jarre, pour rester citoyen ; Joy Division, pour un équilibre entre crédibilité underground et nom suffisamment célèbre ; Tanger, pour les puristes : Pink Floyd, pour votre oncle mélomane fan de rééditions en SACD.

Cet équilibre de nom permet à notre cerveau de se faire une image mentale – et d’être, au choix, conforté dans ses goûts, ou déçu de ne pas retrouver le son familier attendu. Pour vérifier, faites écouter à votre mère qui vous dira : « On dirait du Jean-Jacques Goldman ». Parce qu’il chante en français oui.

Le printemps de l’entrepreneuriat.

Blind Digital Citizen est le départ d’une nouvelle « épopée à la folle ambition artistique », des mots de leurs créateurs. Le label monte Entreprise (http://www.lesdisquesentreprise.fr ), une division exclusivement francophone, qui sort pour commencer les premiers EP de Lafayetter et Jérôme Echenoz, le Tacteel de TTC.
Michel, ses acolytes et maintenant le public se sont convertis à la pop en français.

« La différence avec la chanson française, c’est probablement l’équilibre entre la voix et le texte, et la musique ». Écoutez Benjamin Biolay ou Jean-Louis Murrat, qui ne sont effectivement pas loin des sonorités anglo-saxones, mais dont les voix sont mixées en avant, ce qui met en avant le texte.
« Aujourd’hui quand on entend un groupe qui chante en anglais, c’est comme un fumeur qui a arrêté de fumer. Peut-être qu’on se crée notre fantasme, mais c’est ce qu’on aime. » Le choix n’est pas uniquement une question de style, ou pis, de mode.
« Dans 99% des cas, un français qui chante en anglais a des problèmes techniques. C’est plus difficile de provoquer des émotions. Et puis c’est dur d’écrire en français, ceux qui y arrivent sont forcément au dessus du lot. »

La re-belle époque.

« Dans les années 20, le centre de la création était Paris. Cent ans après, on pense qu’il est possible que ça le redevienne. J’étais à l’expo sur Jacques Demy, ce qu’il fait est génial. Et ça l’est parce qu’il a su s’approprier des influences extérieures et y ajouter quelque chose de français pour créer un cinéma original. Et il a été reconnu pour ça à l’étranger, puisqu’il a eu un Oscar. »
« Aujourd’hui, c’est exactement ça, il faut assumer l’héritage français. Avant la création française était fermée, il fallait s’ouvrir à la culture anglo-saxone, maintenant c’est devenu la norme, il faut retrouver un quelque chose d’original : la perfection à la française, le souci du détail, le travail pur, libre, original. »

« C’est la recette anti-morosité. »
Ce qui n’empêche de travailler avec des artistes anglo-saxons de talent. Le prochain EP du dernier artiste à être signé chez Entreprise, Moodoïd, vient d’être mixé par Kevin Parker, leader de Tame Impala – un francophile s’il en est un. « Avec internet, les scènes sont moins rigides. On a accès à plus de musique. »

Il est vrai que quand le chanteur de Blind Digital Citizen lance « Ici c’est l’avenir », l’attention n’est pas sur
les paroles, mais les paroles portent la musique au même titre que la basse ou les claviers. L’émotion est intacte.
Alors, pour revenir au point de départ ? Est-on dans une période bénie où la culture française va tirer son épingle du jeu et rayonner par son originalité ?

Si vous voulez vous faire une idée par vous-même, allez voir Blind Digital Citizen en concert ce soir au Point Ephémère, sortez dans les bars, les clubs, les salles de concerts, et vivez l’instant présent. N’attendez pas le classement de fin d’année de Pitchfork pour trouver un album de pop en français, achetez-les, profitez-en tant que c’est bon.

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