Flou artistique: La vie rangée moderne est triste (1/3)

Blur est né quand j’ai commencé à vraiment prendre conscience de ma vie. Jusqu’à mes dix ans, je me souviens peut-être d’une scène par année, et la moitié d’entre elles sont des souvenirs fabriqués par le caméscope que mon père utilisait. Les cassettes vidéos qui tournaient dans le magnétoscope encore et encore, « The happiest days of our lives ». Mes premiers souvenirs précis datent de l’entrée au collège. Je peux situer un peu plus d’événements ensuite chaque année, quelques fêtes ou voyages, quelques têtes aussi, et les premiers albums de Blur suivent les années où j’ai cessé de subir la vie, pour y réfléchir. J’ai un peu du mal à les différencier, peut-être plus que pour aucun autre groupe, car tous ces thèmes se retrouvent dans ce que j’avais en tête à l’époque. Un ami m’a dit qu’on appelle ça la génération X, que la génération X, c’est nous, gamins élevés dans une époque bénie, une période faste de télévision en couleur, de jouets en plastique, de nourriture en plastique. Plein emploi et pleine consommation. Mais en y regardant, j’y vois une période bien triste, aseptisée, sans beaucoup de rêve, sinon un…

*

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Triste, saoul et pauvre, j’ai une mauvaise tête aujourd’hui. Faut que je m’y fasse ou je vais faire la gueule toute la journée. Thé, thé et café aident à commencer la journée. La ville est réveillé, et surprise, moi aussi.

Ernold se réveille du même rêve dans le même lit et au même moment qu’hier, regarde dans le même miroir fait du même verre, se sent de la même façon que chaque jour. Ernold prend le même train à la même station, en chemin pour le même endroit et la même chose encore et encore. Il s’assoit sur le même fauteuil avec la même tâche ingrate. Son monde reste le même : attendre qu’une autre mauvaise journée se termine. Il n’a besoin de personne, mais un amour rendrait les choses plus simples.

Julian, assis sur le trottoir, suce la paille de son coca, dans un verre en papier, récompense de sa pause dans son Mcjob. Il sent les couleurs: pour ses vacances : ce sera sable dans les oreilles et mer à la pisse. Il a trop de pression pour penser : fais ça, défait le, refait le, de B à A et de A à B. Les oiseaux chantent la nuit pour l’empêcher de dormir. Il n’y a pas d’autre chemin. Son patron lui enlève tout plaisir, le fait courir quand il n’a pas envie de penser, quand il n’a plus envie de monter. Tout ce qu’il peut faire, c’est de le laisser jouer. Hey, il a un jour de congé, six fois par an, six packs de bière. Il va voir sa grand-mère, elle a un nouveau dentier pour manger de la pizza. Ils font un barbecue chez sa mère, avec des saucisses et du poulet. Les voisins les regardent. Toutes les rues se ressemblent dans cette banlieue. Le dimanche, il lit le guide télé, le supplément en couleur, et voudrait rester à la regarder au lieu du déjeuner en famille. Le dimanche, ils font une marche dans le parc, il rencontre un vieux soldat qui lui parle du passé. Il voudrait rester pour la part de gâteau que sa mère lui laisse toujours, mais trop tard, il sort, pour réussir à s’endormir en ce dimanche soir. Il ne dort plus sans boire.

Sa mère, Tracy Jacks, se sent faible depuis que son mari est parti, elle porte des t-shirts courts et conduit une Mini. Elle se promène en lingerie, mais ce qui la rendrait belle, c’est de penser au futur. Elle s’habille ce soir pour accueillir un homme en uniforme, un homme sans charme, qui raconte pouvoir entrer partout sans payer. Il essaie vraiment de plaire, trop content qu’on l’écoute, mais en y regardant, personne ne l’écoute. Ils font l’amour dans le canapé du patio, les voisins les regardent, mais ils ont passé le stade de s’en préoccuper. Quand ils ont terminé, ils regardent des cassettes vidéo. Ils se sont rencontrés par hasard, deviennent mari et femme, l’un mérite l’autre, ils s’installent dans une autre vie, mais ce sont les mêmes personnes autour d’eux. Ils disparaissent, sans faire de plans, ils disparaissent. Ça ne les dérange pas vraiment. Bien sûr, ce sont des stéréotypes, mais les stéréotypes doivent exister. Toute ta vie tu rêves, avant de t’arrêter de rêver. Bientôt viendra le fisc : Nous avons un dossier sur vous ! Un jour, Tracy Jacks part, prend le train jusqu’à la mer, enlève ses vêtements et court nue, jusqu’à ce que la police l’attrape et la ramène chez elle.

Colin Zeal, lui, est heureux. Il regarde sa montre, il est à l’heure, encore. Il est content de lui. Il se sait part d’une masse, d’abord celle des piétons. Il est toujours au courant des nouvelles, des bombes chinoises, et suit son plan de carrière. Toujours plein de succès, il paie de sa vie le prix d’être sans cesse dans l’anxiété du siècle. Il lit Balzac, on se sauve comme on peut. Il a une grande maison à la campagne, il prend toutes sortes de pilules et empile ses notes d’analyste financier. Il ne fait de mal à personne dans sa maison de campagne. Avec un teint de carotte, parce qu’il est malade. Chante-moi la balade triste du mec de la campagne. Dans sa cellule d’hôtel, il écoute les bruits de sa télécommande, le sexe à la télé. A trente ans, tout le monde devient grossier. Il parle dans son verre. Chaque jour il se rapproche, il sait que c’est fini, mais il voudrait rester et sembler normal.

Quand tu me connaîtras gène par gène, j’irai me suicider aux États-Unis.

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Résignés. On est bombardés de pub, dès six heures du matin dans le métro. À trop la regarder, on perd notre appétit pour les vraies choses. Tous les gens, beaucoup de gens, vont main dans la main, dans leur vie rangée : faire de l’exercice, manger sainement. Je me lève quand je veux sauf le mercredi ou les éboueurs me réveillent. Je nourris les pigeons, ça me fait me sentir bien. J’en suis heureux pour le reste du jour. Donne-moi du café et une télévision. J’ai vu ça pendant la pub, si je ne l’ai pas, j’aurai mal à la tête. J’en ai vu tant que je deviens aveugle, je suis un mort cérébral, et social. On pourrait recommencer ?

Assis dans le bus du matin, au milieu d’une foule qui s’en fout, je n’ai besoin de personne, mais un peu d’amour me ferait le plus grand bien. Une autre semaine, un autre dimanche, un autre jour passe.

Fin de siècle, il y a des fourmis sous le tapis. On dit tout le temps qu’on ne veut pas être seul, mais on porte tous les mêmes vêtements, et on s’embrasse avec les lèvres sèches quand on se dit bonne nuit.

*Texte librement inspiré des textes du groupe anglais Blur.

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